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Une semaine sans musique

La musique fait partie de ma vie. J'en écoute en permanence, que ce soit chez moi ou à l'extérieur, sur ma stéréo ou mon walkman, parfois même au boulot, grâce à Internet. Depuis mon vieux baladeur K7, que j'avais reçu à 12 ou 13 ans, j'ai toujours été accompagné par un appareil du genre : le lecteur-enregistreur minidisc Sony que je me suis offert à la fin du collège, puis un autre (plus compact et lecteur uniquement) quelques années après, puis un gros lecteur MP3 (DAP Jukebox de Creative) qui n'a jamais bien fonctionné, puis un discman Sony qui lit les MP3 sur CD-ROM, puis un petit lecteur MP3 à mémoire flash (Muvo, aussi Creative) et encore un autre (Muvo Slim, Creative toujours), et puis un lecteur MP3 plus gros avec disque dur interne (iRiver H320) que je n'ai pas gardé très longtemps pour cause de défaut de fabrication, et enfin un téléphone portable qui lit les MP3 (Sony Ericsson K750i) et pour lequel je me suis acheté une carte mémoire d'un Giga --excusez du peu.

Depuis que je me suis inscrit sur last.fm, il y a huit mois environ, j'ai écouté près de 27'000 morceaux de musique. J'ai envie de rire en écrivant ce chiffre. C'est tellement énorme ! En moyenne, cela représente 4 pistes par heure, 113 par jour, 790 par semaine. Et encore, ce chiffre ne prend pas en compte tout ce que j'ai écouté sur mon walkman durant la même période.

Est-ce bien raisonnable ?

La musique est l'art le plus populaire qui soit. Elle existe dans toutes les cultures, toutes les classes sociales, toutes les religions, à toutes les époques et pour tous les âges. Il suffit d'un bout de bois pour pouvoir commencer à battre un rythme, et c'est déjà de la musique. En fait il n'y a même pas besoin d'un bout de bois : il suffit de taper dans les mains, de siffler, de chanter ou de taper du pied. Pas besoin de savoir lire ou écrire, ou même parler et comprendre une langue. La musique appartient à tout le monde.

Quelque chose d'aussi universel répond forcément à un besoin fondamental. Pour moi cela se situe d'abord au niveau du rythme. La vie elle-même est une symphonie de rythmes les plus divers : l'enchaînement des saisons, les phases de la lune, le jour et la nuit, les marées, la respiration, les battements d'un coeur, nos pas sur le sol et j'en passe. Sur cette base organique, la musique se développe comme un langage intuitif, ouvert et dépourvu de contraintes, qui permet aux individus de tisser des liens entre eux, de communiquer des émotions et de renforcer leur sentiment d'empathie et d'appartenance au groupe.

J'ai souvent été frappé de constater à quel point certains morceaux de musique pouvaient avoir un effet tonifiant sur moi, et ceci de façon indépendante de mes goûts. Pour prendre un exemple concret, Supertramp n'est pas le groupe qui me vient immédiatement à l'esprit si je dois définir mes préférences musicales. Et pourtant les chansons de ce groupe ont sur moi un effet revigorant irrésistible et tout à fait remarquable. C'est un exemple parmis d'autres. Je ne prétends pas expliquer ou comprendre réellement ce cas particulier, et je n'imagine pas un seul instant qu'il soit applicable de façon universelle. Mais je le constate. Et je m'interroge.

Dans des moments de vague mysticisme rationnel, j'imagine la société humaine comme un immense organisme vivant, avec ses muscles, ses cellules nerveuses, son réseau de veines et d'artères, ses anticorps et sa charpente osseuse, et ainsi de suite. Dans cette idée, la musique est une sorte de neurotransmetteur qui se charge de capter des émotions, de les amplifier et de les communiquer à l'ensemble de l'organisme. Après tout, lorsqu'on considère la chaîne de production et de distribution de la musique, on s'aperçoit que c'est exactement ce qui se passe : un artiste exprime (plus ou moins bien) une émotion, on l'enregistre sur CD (ou autre), on multiplie ces CD et on les distribue à l'échelle de la société; les gens achètent ou empruntent ces CD, ou ils écoutent la radio, et ils ressentent les émotions émises. S'opère alors une sorte de mise à niveau qui permet aux individus de partager ces émotions (en discutant musique, par exemple) et par là-même resserre les liens sociaux, densifie le tissu qui unit les gens.

Bon, ça c'est "dans des moments de vague mysticisme rationnel", j'ai dit. Dans des moments plus pragmatiques, je me demande quels autres effets la musique peut avoir sur moi. Des effets moins manifestes, plus souterrains peut-être. Quand on écoute autant de musique que moi, il serait naïf de croire que cela n'a aucune incidence sur son existence. Alors je m'interroge. Au-delà des théories énoncées plus haut (qui, pour séduisantes qu'elles soient, restent des théories), au-delà de ça donc, est-ce que la musique m'aide à me concentrer, ou est-ce qu'elle me distrait ? Est-ce qu'elle me donne de l'énergie, ou est-ce qu'elle m'en pompe ? Est-ce qu'elle m'unit au monde, ou est-ce qu'elle m'en isole ?

Je ne sais pas si vous avez fait l'expérience de vous balader dans la rue en écoutant de la musique sur un walkman : notre perception du monde est transformée. C'est comme une musique de film plaquée sur le monde, et en retour, on regarde le monde presque comme un film. Notre perception du monde n'est plus guidée par les sons qui viennent du monde, notre attention n'est plus distraite par un aboiement ou un rire. On regarde le monde comme on regarde un tableau vivant, on survole, on effleure, on s'arrête sur certains détails, on en ignore d'autres. Est-ce positif ou négatif ? Si je retire mon walkman pour marcher dans la rue, est-ce que je vais trouver le monde déprimant ? Ou au contraire, est-ce qu'il me paraîtra plus vrai, plus vivant ? Est-ce que j'aurais plus l'impression d'en faire partie ? Ou moins ?

Ces questions m'interpellent et j'ai décidé de lancer ma petite initiative personnelle, un peu incongrue mais certainement enrichissante : une semaine sans musique. Juste pour voir. Ou pour écouter, plutôt. Ou les deux. Plus de musique du tout : pas de walkman, pas de MP3 ou de CD chez moi, pas de web-radio au boulot. Tout ce que je m'autorise, c'est la radio pour me réveiller. C'est de la musique, certes, dix minutes pour commencer la journée, mais ce n'est pas ma musique. Bien sûr, je ne vais pas totalement échapper à la musique. Je ne vais pas me boucher les oreilles quand j'entrerai dans un magasin qui diffuse une musique de fond. Non, l'idée c'est juste que moi, je me passe de musique pendant une semaine. Que je vive sans, et que je voie ce qui se passe. C'est à dire, comment je réagis, ce que je ressens.

Cette idée m'a peut-être été inspirée par un ami qui m'a expliqué un jour qu'il faisait régulièrement des cures alimentaires "sans sel". A la longue (m'a-t-il expliqué), le sel modifie profondément ta perception de la saveur des aliments. En plus, il paraît que le sel agit très rapidement sur le cerveau, modifiant son état et induisant des effets qui sont comparables à ceux d'une drogue douce. Avec un régime sans sel, tu reformules ton rapport à la nourriture et ça change un paquet de choses en toi. C'est grosso modo ce qu'il a essayé de m'expliquer.

Bon, dans mon cas, il faudrait d'abord que j'apprenne à vraiment cuisiner, avant de pouvoir cuisiner "sans sel". Alors en attendant, je me fais mon régime "sans musique".

J'ai commencé aujourd'hui (techniquement, c'est hier; pour moi c'est encore aujourd'hui, enfin bref : j'ai commencé lundi). Bon, une journée de travail sans musique, ça n'a rien d'exceptionnel. Lors du retour en bus, un petit manque s'est fait ressentir --mais c'était plus de l'ordre du réflexe frustré (mettre mes écouteurs, merde, y sont où mes écouteurs ?), que d'un véritable manque. Un stade assez vite dépassé.

Au retour chez moi, l'effet est plus lourd. L'appartement est silencieux (mon colocataire n'est pas là), le sifflement de l'ordi prend une importance inhabituelle et n'est ponctué que par le murmure rugissant des voitures qui passent devant ma fenêtre. J'avoue que je me sens vaguement abattu, sans trop savoir si c'est l'absence de musique ou simplement la journée de travail qui vient de s'achever --peut-être qu'avant, la musique venait simplement masquer ce sentiment ? Quoi qu'il en soit ce n'est pas ça qui m'empêche de me faire à manger, de lire le journal, et puis de rédiger le billet que vous êtes en train de lire. Ca m'a pris deux heures pour écrire tout ça. Je ne m'attendais pas à faire si long, je pensais simplement exprimer mon intention et puis basta. Je me suis laissé emporter. Ceci dit, le processus d'écriture m'a semblé plus fluide que d'habitude. Sans doute parce que c'est un sujet qui m'est familier. Et aussi, peut-être... parce que... ? Ne sautons pas trop vite sur les conclusions.

Bon, je vais vous laisser ici. Comme l'expérience que je viens de débuter est un peu inédite pour moi, je ne sais pas ce qu'elle va donner, et je ne suis même pas sûr qu'elle donnera un résultat qui vaille la peine d'être mentionné. Donc affaire à suivre... mais peut-être pas. Haveaniceday

Commentaires

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Lo

j'approuve. je vais y penser et je reviens. :-/

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San

Très intéressant ! Ca m'intéresse vraiment de savoir si tu vas tenir la semaine, et comment tu vas la vivre.

Quand je dois sortir de chez moi et que je n'en ai aucune envie, la musique me motive et me "protège" de ce que je considère parfois comme des aggressions extérieures (gens, bruits, circulation,...).

Quant au sel... ça rend accro ! Les industriels l'ont bien compris, ils en mettent toujours plus dans les aliments préparés : exhausteur de saveur, il sert même parfois à couvrir le goût des aliments plus très frais... Slow

Je n'en utilise que très très peu quand je cuisine, privilégiant les "vrais" goûts des aliments, les épices et les herbes. Le plus insupportable ? Les gens qui salent et poivrent leur assiette avant même d'avoir goûté Eyesonfire

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s427

J'ai tenu, oui, j'ai tenu une semaine. Haveaniceday

A vrai dire ce n'était pas si difficile que ça. C'est le point positif : c'est maintenant officiel, je ne suis pas toxico-dépendant à la musique. Me voilà rassuré.

Par contre mes attentes ont été vaguement déçues : je m'attendais à ce que mon rapport au monde ou mon rythme de vie en soit modifié de façon perceptible, et je dois dire que finalement... non. J'ai même envisagé de prolonger l'expérience d'une semaine, pour voir si ça débouchait sur quelque chose de plus frappant. Et puis finalement ça m'a paru un peu futile.

Au final, je me suis rendu compte qu'un appartement sans musique pouvait, parfois, être un peu déprimant. Et aussi que si vous voulez vous concentrer sur quelque chose lorsque vous prenez le train, le walkman est totalement indispensable. Par contre, si vous voulez vous amuser (ou vous énerver) en écoutant les gens, prenez l'option sans musique.

J'ai pris conscience que parfois, avant, j'écoutais de la musique de façon un peu trop systématique. Dorénavant je pense que j'aurais plus facilement tendance à ne pas en écouter sans arrêt, ce qui veut dire que j'apprécierai sans doute davantage les moments où j'en écouterai. Donc on peut sans doute dire que ma sensibilité a été un peu modifiée.

Voilà, c'est à peu près tout ce que je trouve à dire pour l'instant...

Portrait de Compositeur Film - Mister Bark
Compositeur Fil...

meme si ca doit faire du bien aux oreilles pour aérer, pour moi c'est INFAISABLE ! meme en dormant parfois j'écoute de la musique (de film Secretlaugh ) au réveil aussi, etc.. tout le temps Yaehamnotdrunk pourquoi s'en priver Yaehamnotdrunk

Portrait de s427
s427

Ah il ne s'agit pas de s'en priver, mais de mieux comprendre la relation qu'on a avec elle.

Ceci dit, quand on fait de la musique son métier, je peux comprendre que la question se pose autrement.

En passant, j'aime beaucoup tes compositions. Haveaniceday

Portrait de MrBark - Composition Musique
MrBark - Compos...

Haveaniceday merci ! mais ho ! c'est sur le site qu'il faut le dire Yaehamnotdrunk lol @++ Secretlaugh

Portrait de Yann
Yann

Bien, après avoir constaté qu'une semaine sans musique n'influait pas sur l'organisme humain, je propose un nouveau défi: tu ne te nourris que de pêches durant 10 jours. Précision: je n'ai pas de parts dans une société productrice de pêches; je prends les pêches parce que c'est de saison (ou presque) et que c'est bon.

Après ça, on essayera avec les flageolets.

Tope-là?

Portrait de s427
s427

Euh, oui... Thatdoodisuptosomething Ah, mais avec mon service militaire qui approche (dès lundi), ça va pas être possible.

Quel dommage ! Grin

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Yann

Non, non, c'est encore mieux: tu passes directement, avec la bouffe de l'armée, au stade flageolets.

Bon, ben, good luck Haveaniceday

Portrait de s427
s427

Grin

Merci ! C'est mon dernier cours, soit dit en passant, donc je suis presque content d'y aller. Secretlaugh

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