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Brokeback Grounding : le nouveau monde de Dick & Jane

Petit tour d'horizon critique et (évidemment) totalement subjectif des films que j'ai vu au cinéma ces deux dernières semaines.

Brokeback Mountain (Le Secret de Brokeback Mountain), d'Ang Lee

Grand favori de la course aux Oscars (TM) Brokeback Mountain s'avère plutôt décevant. Le rythme est lent, les paysages sont beaux, les acteurs aussi, mais le scénario se résume à un mélodrame passablement sirupeux. Le film s'engage ouvertement pour la cause des homosexuels, très bien. J'espère qu'il contribuera à faire évoluer les mentalités. Mais retirez cette problématique du film (remplacez le couple homosexuel par un couple hétéro), et que reste-t-il ? Une histoire larmoyante et plutôt quelconque, limite kitsch. Bref, les qualités de ce film sont plus sociales qu'artistiques ou même simplement cinématographiques (la facture du film est classique, bien maîtrisée mais rien de remarquable).

The New World (Le Nouveau Monde), de Terrence Malick

Doux Jésus, commencerais-je à devenir un spectateur exigeant ? Le dernier film de Terrence Malick ne m'a pas non plus convaincu. Qu'on s'entende bien : en soi, The New World est un film magnifique, tellement beau que Collin Farrell himself ne parvient pas à l'enlaidir. Malheureusement, avant ce film Malick avait réalisé The Thin Red Line. La comparaison entre les deux films est inévitable, et elle n'est pas à l'avantage du plus récent. Les deux films ont beaucoup en commun : le même rythme lent et contemplatif, la même volonté de capturer le miracle de petits moments simples, les mêmes voix off méditatives, les mêmes questionnements philosophiques (paradis perdu, nature vs. culture)... Hélas, The New World ne parvient pas réellement à renouveller ce matériau et le résultat semble moins concentré que The Thin Red Line. Donc un cran en dessous. Mais cela reste un très beau film (et ceux qui n'aiment pas les films de guerre le préfèreront sans doute à The Thin Red Line).

(En passant, c'est marrant, tout le monde sait que ce film raconte l'histoire de Pocahontas, mais ce nom n'est absolument jamais prononcé durant tout le film.)

Fun With Dick And Jane (Braqueurs Amateurs), de Onssenfout, mais produit par Jim Carrey

Bien. Je viens d'avouer être resté de marbre devant deux films que tout le monde considère comme des chefs d'oeuvre du septième art. Et là j'ai écrit le titre d'un film avec Jim Carrey et je m'apprête à vous expliquer que je me suis bien fendu la poire en le regardant faire le clown. La question est : est-ce que je vais vraiment faire ça ?

La réponse est oui. ^^ Je me suis bien marré en regardant Jim Carrey faire le clown dans "sa" dernière comédie. Et je dois dire que je commence à apprécier cet acteur de façon générale. Surtout parce qu'il a joué dans The Truman Show et Eternal Sunshine Of The Spotless Mind, deux films que j'adore complètement et qui lui doivent beaucoup (il y a aussi Man On The Moon, qui m'a moins emballé mais qui est quand même assez bon). Malgré son statut de super-star, Carrey est capable de se remettre en cause, de s'essayer à des rôles dans lesquels on ne l'attend pas, et de soutenir des "petits" projets indépendants (Eternal Sunshine) en s'y investissant à fond. Difficile de juger un homme au travers le prisme des médias (films, interviews, making of, etc), mais ce bonhomme semble sincèrement et humblement désireux de constamment se renouveller, se remettre en question et expérimenter. Bref, je l'aime bien, et j'en viens progressivement à apprécier sa facette plus commerciale, celle du clown, le comique au visage en caoutchouc.

Fun With Dick And Jane est clairement un film "de Jim Carrey" comme on dit, soit un véritable véhicule pour l'acteur (également producteur) qui s'en donne à coeur joie. Ca ne vole pas très haut, mais ce n'est jamais vulgaire et ce n'est pas complètement stupide. Au travers l'histoire de cet employé modèle qui se retrouve à la rue lorsque son entreprise fait soudain faillite et qui se rend compte qu'il est plus facile de braquer des supermarchés que de trouver un travail acceptable, c'est le modèle économique et social américain qui est fustigé avec une ironie dévastatrice et hautement corrosive. Certes, la critique n'est pas des plus subtiles, mais elle est clairement présente et elle fait mouche. Le film faiblit quelque peu vers la fin, mais dans l'ensemble il demeure une distraction plus qu'honnête et gentiment subversive.

L'honneur est sauf. Après tout, je ne suis pas un spectateur si exigeant que ça. ;-)

Grounding, de Michael Steiner

On va finir avec un film qui m'a plutôt convaincu ! Précédé par une vague de critiques élogieuses (Le Temps va jusqu'à évoquer un "Spielberg suisse") et une réputation de méga-succès en Suisse alémanique, Grounding - Les derniers jours de Swissair est une incontestable réussite. Une réussite non dépourvue de défauts, il faut quand même l'admettre : le réalisateur use et abuse des effets de zoom et de caméra qui tremble, tandis que certaines scènes possèdent un aspect sitcom un peu embarassant --en particulier du côté des rôles secondaires, dont la psychologie et les dialogues auraient mérité d'être un peu plus travaillés. Malgré ces bémols, Grounding est un film impressionnant. On y parle d'économie, de finances, de bilans comptables et d'OPA pendant les trois quarts du film... et c'est passionnant ! On a l'impression de regarder un film d'action, on veut connaître la suite !

Formellement, le réalisateur adopte un style qui évoque largement la série 24h Chrono : montage très serré, style reportage pris sur le vif, split screens, et ainsi de suite. Comme je l'ai déjà dit, le résultat n'est pas complètement maîtrisé, mais il reste globalement très efficace. A cela s'ajoute un savant mélange, constant et très original, d'images d'archives (interview de hauts dirigeants ou d'hommes politiques durant les événements, extraits de journaux télévisés, etc) et de scènes tournées en studio, donc fictionnelles. Le résultat est un véritable tourbillon d'informations, parfois difficile à suivre il faut bien le dire, mais qui parvient admirablement à restituer l'ampleur du désastre qui a secoué la Suisse entière.

Bien que pas toujours très convaincants, les personnages secondaires (hôtesse, co-pilote, ex-mécanicien, aide aux cuisines, etc) apportent au film l'âme dont il aurait pu manquer, en évoquant l'impact du naufrage de Swissair sur les "petites gens", c'est à dire sur la société en général. Ils permettent également de lancer quelques pistes de réflexion qui élargissent le propos du film. Par exemple, la fin de Swissair est mise en parallèle avec la mort d'un vieux mécanicien de la compagnie, marquant ainsi la fin d'une époque; une fracture qui est également mise en scène par la famille d'immigrés italiens, dont le père (immigré de première génération), licencié lors des restructurations de Swissair, ne comprend plus la société actuelle, tandis que le fils (seconde génération) est parfaitement intégré à celle-ci (il travaille dans une banque) et se distancie rapidement de son père. Grounding pose également la question du sentiment de fierté nationale, qui joua un rôle dans cet immense naufrage (la compagnie ayant vécu largement au-dessus de ses moyens durant des années).

Que dire encore ? Les acteurs principaux sont tous excellents, et le point culminant du film, le fameux grounding de la compagnie, possède une intensité dramatique tout à fait remarquable. J'ai rarement vu un film qui retranscrit aussi bien la sensation d'une gigantesque machine qui échappe à tout contrôle, déraille progressivement et finit par s'effondrer pour faire place à un silence de mort. La comparaison qui me vient à l'esprit est The Insider (Révélations, en français) de Michael Mann, ce qui est évidemment très flatteur pour Grounding mais légèrement trompeur également. The Insider raconte le combat quasi-désespéré de deux individus contre un système écrasant, Grounding montre un système qui s'effondre malgré les efforts des individus pour le maintenir à flots. Les deux films sont donc quasiment à l'opposé l'un de l'autre, mais dégagent une tension très comparable.

La question que je me pose est de savoir si ce film peut prétendre à une certaine universalité, ou s'il reste un film strictement et définitivement helvético-suisse. En terme commerciaux (encore que ce ne soit pas vraiment cette question qui m'intéresse), Grounding pourrait-il s'exporter avec succès ?

(Ben non, j'ai pas la réponse.)

Et après ?

Après j'ai bien envie de voir (en vrac et j'en oublie certainement) :

  • The Giant Buddhas
  • Torremolinos 73
  • Breakfast On Pluto
  • Munich
  • Good Night And Good Luck
  • Syriana
  • Truman Capote

Evidemment, je vais très certainement louper le trois quart d'entre eux... Mais en attendant, j'ai le choix. ^^

Commentaires

Portrait de Psykotik
Psykotik
Doux Jésus, commencerais-je à devenir un spectateur exigeant ?

Mooooouarfr mouarf mouarf ! Il ne reste donc plus que Fred dans la course.

Portrait de s427
s427

Toi, tu n'as pas lu mon billet en entier !

Portrait de Psykotik
Psykotik

Si. Mais tu n'as pas aimé la moitié des films que tu as vu. Donc bien que tu t'en défendes, tu es devenu un spectateur exigent.

Mwwwwouaaaawwa !

Portrait de s427
s427

Ah, je ne savais pas que la limite pour être considéré comme exigeant était à 50% de films appréciés. ;-)

De toute manière tu simplifies mon propos. Brokeback Mountain m'a laissé indifférent, donc ma réaction est plutôt neutre que négative; quant au Nouveau Monde, c'est un très beau film, je l'ai dit, mais il souffre de la comparaison avec La Ligne Rouge et n'est pas parfait en soi. On est quand même loin de "pas aimé".

Et puis j'ai plutôt bien aimé Renaissance, au sujet duquel le Temps mentionne "un scénario d'une rare indigence", donc je...

... JE REVENDIQUE LE DROIT DE NE PAS ÊTRE EXIGEANT !!!

Sacrédiou ! ;-)

Portrait de Fred
Fred

Ben moi aussi .. JE REVENDIQUE LE DROIT DE NE PAS ÊTRE EXIGEANT !!!

Sacrédiou bis !

Je vais être sincère et direct: Il ne s'agit pas d'être coprophage, ni de niveler nos attentes par le bas, MAIS, quand on sait le travail que représente le moindre plan de cinéma, quand on sait le temps, l'énergie, la détermination qu'il faut pour réaliser un film (ce que je suis en train de découvrir), alors oui, on ne peut plus juger les films comme un simple consommateur, affalé dans son fauteuil, avec le bras tendu et d'un geste du pouce valant 3 calories et demi, condamner ou acclamer un film. On accorde au film le bénéfice du doute. On va au moins le "voir", avant de décréter que c'est une daube.

Et puis, dans toute chose, il y du bon à trouver. Même un mauvais film est une expérience critique. Il nous permet de créer des normes, et de savoir apprécier des films hors-normes.

Voilà mon avis, les amis, puisque vous me prenez à parti.

Amicalement,

Fred



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