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Guerres fumeuses...

Article écrit en réaction au billet de Yann, Fumeur pénitent ou vivre tue.

Et maintenant, l'avis d'un non-fumeur, qui --Ô surprise ! Ô stupeur et tout le tremblement-- n'est pas trop d'accord... Eh quoi ! Vous n'alliez tout de même pas penser que je vous laisserais mariner béatement dans votre consensus auto-congratulationnel ? Que nenni, mais alors mille fois nenni !

Je commencerai par la toute fin de ton billet.

La lumière est indissociable de l'obscurité; cela permet-il pour autant de dire que "la lumière obscurcit" ? Moi je dis "bof". Il me semble que dire "vivre tue" (raisonnement tenu par beaucoup de fumeurs), c'est avant tout un artifice rhétorique destiné à brouiller les cartes pour noyer le poisson. Parce que si on est cohérent avec cette "maxime", pourquoi se soucierait-on de quoi que ce soit ? "Non Votre Honneur, ce n'est pas mon pistolet qui l'a tué, c'est la vie." "Il n'est pas mort d'overdose, il est mort parce qu'il vivait." "Bien sûr, je l'ai écrasé avec ma voiture, mais de toute manière il allait finir par mourir un jour, alors où est le problème ?"

Par ailleurs, doit-on absolument cesser de s'occuper d'un problème, sous prétexte qu'il existe un autre problème plus important ? "Oui j'ai agressé cet homme, mais dans le monde il y a des gens qui s'entretuent, alors me faites pas chier." Je peux tout à fait imaginer le patron d'une grosse usine bien polluante tenir le même raisonnement que toi : "Bon sang, ces emmerdeurs de Greenpeace qui me foutent la pression parce que mon usine pollue la campagne avoisinante ! Alors qu'il y a des millions, peut-être même des milliards de fumeurs dans le monde qui allument quotidiennement leur clope. Et ne parlons pas des voitures ! Mon usine n'est qu'une goutte d'eau dans un océan d'immondices, alors fichez-moi la paix, il y a des problèmes plus importants à régler ! Pensez un peu aux baleines, merde !"

Mais bref. Venons-en au fait.

Sans vouloir être exagérément cynique, j'ai quand même l'impression qu'on s'en fout un peu, de la santé des fumeurs. On s'en fout également du facteur de pollution qu'ils représentent (arrêtez de péter, pour commencer, hein !). Le problème vient essentiellement de la gêne occasionnée aux non-fumeurs. Si les fumeurs pouvaient garder toute leur fumée dans leurs poumons, je n'aurais rien à dire. Si la cigarette pouvait s'administrer par intra-veineuse, en suppositoire ou en tisane, tout irait bien. Si la fumée pouvait réellement être le problème du fumeur et de personne d'autre, le débat n'aurait pas lieu. Malheureusement ce n'est pas le cas. Car au royaume des fumeurs, on peut renverser ta maxime imaginaire : "En mauvaise santé tu seras, même si c'est malgré toi". A choisir, je préfère la bonne santé forcée... (Bien sûr, je prêche pour ma paroisse. Comme tout le monde.)

Et puis même, en fait le problème n'est pas vraiment là. En tant que non-fumeur, ce n'est pas vraiment ma santé qui me préoccupe lorsque je suis exposé à la fumée passive. Sur ce point je suis assez semblable aux fumeurs : l'hypothèse d'un cancer ou d'une autre maladie du système respiratoire, même grave et douloureuse, est bien trop abstraite et théorique pour m'inquiéter véritablement. Bien sûr, cela me préoccupe un peu, mais c'est purement intellectuel, c'est une idée, une expérience de pensée. "On m'a dit" que c'était possible. "J'ai appris" que c'était arrivé à certaines personnes. Mais je ne le ressens pas viscéralement comme quelque chose de réel, qui met en jeu mon être même --ça, ça viendra quand il sera trop tard.

Non, beaucoup plus concret et immédiat pour un fumeur passif, il y a tout simplement l'odeur de la fumée (tout le monde admet que c'est une odeur désagréable), les yeux qui piquent, les habits qui puent. Tous les petits désagréments triviaux qui font que le non-fumeur en vient rapidement à passer pour quelqu'un qui s'intègre mal, qui emmerde son monde pour des broutilles. Le pisse-vinaigre qui demande au sympathique fumeur s'il ne peut pas se tourner dans l'autre direction pour respirer.

J'affirme que le tabagisme peut être un facteur d'exclusion au même titre que l'anti-tabagisme. Le problème n'est pas dans la tête des deux individus qui se font face (idéologies, croyances); il n'est pas non plus dans leur corps (santé). Il est dans l'air que les deux doivent respirer. C'est la frontière entre deux individus qui est au centre de la question. "La liberté de chacun s'arrête où commence celle de l'autre", dit-on, et c'est justement parce que la liberté du fumeur empiète sur celle du non-fumeur que le non-fumeur réagit et empiète sur la liberté du fumeur... Le fumeur fait un choix qui n'engage pas seulement lui mais également son entourage. C'est un problème irrémédiablement concret, et peut-être, hélas, insoluble... Je ne vois pas trop comment on pourrait trouver un "juste milieu" dans ce conflit de libertés. Entre le fumeur et le non-fumeur, l'un des deux doit s'écraser, d'une manière ou d'une autre...

...

Bon, je viens de me relire et je réalise que je suis assez extrême dans ma description du problème. Ce long commentaire est surtout là pour donner un contrepoint à ton billet d'humeur. Il s'agit de rien de plus que de ma perception du problème, et je tiens à préciser que j'ai conscience de forcer le trait. C'est ce que j'appellerais le piège de l'intelligence : tout raisonnement a tendance à se couper de la réalité pour tendre vers l'absolu, ce qui est généralement une mauvaise voie (à mon avis). Quand on retrouve la réalité, on se rend compte que les choses ne sont pas aussi tranchées qu'on se l'imagine, et qu'il est possible de vivre en nuances. Je crois à tout ce que j'ai écrit ci-dessus, mais pas de façon aussi intégriste qu'on pourrait le croire.

La pratique est rarement aussi extrême que la théorie (heureusement !) et je vous rassure, on pourra encore aller boire des verres ensembles dans un bistrot enfumé.

Mais si vous pouviez plutôt vous mettre à la pipe, c'est une odeur plus agréable. Secretlaugh

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