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The Sandman

Dream

de Neil Gaiman,
entre 1988 et 1996

Selon Wikipedia (english, que je traduis ici), « The Sandman est une série de bande dessinée américaine, écrite par Neil Gaiman et publiée par DC Comics durant 75 numéros, entre 1988 et 1996. (...) Elle est largement considérée comme l'une des série de comic book les plus originales, sophistiquées et artistiquement ambitieuses de notre époque. Elle a contribué de manière significative à la maturité artistique des comic books et est devenue un phénomène de culture populaire à part entière. »

Si avec ça, vous n'avez pas envie de continuer à lire mon billet, je ne sais pas ce qu'il vous faut...

Angleterre, 1916. Un occultiste ambitieux parvient enfin à organiser un rituel particulièrement audacieux. Son but : emprisonner la Mort. Mais tout ne se passe pas comme prévu, le piège se referme sur une proie inattendue et c'est le Sandman qui est capturé par l'apprenti sorcier. Le Sandman (littéralement, l'homme des sables) est connu sous bien des noms; toutes les cultures font référence à lui d'une manière ou d'une autre. Chez nous, on l'appelle le Marchand de Sable. Ailleurs, c'est Morphée, Oneiros ou tout simplement Dream. Celui qui gouverne le royaume des rêves. Ou, comme le formule Neil Gaiman lui-même, une "personification anthropomorphique du rêve".

Dream restera captif plus de 70 ans avant de pouvoir se libérer. Il retrouve son royaume déserté, en ruine. Il va falloir reconstruire. Mais avant toute chose, Dream doit récupérer ses trois attributs, symboles de son pouvoir et de sa fonction, qui lui ont été volés durant sa captivité : son masque, un petit sachet de sable, et un joyau renfermant l'essentiel de sa force. Il va devoir parcourir le monde, et descendre jusqu'en enfer, pour les retrouver. Et ce n'est qu'un début.

Ce résumé très approximatif correspond au premier des onze volumes qui constituent "The Sandman Library" publié par Vertigo. Difficile d'aller plus loin sans expliquer en détail chacun des récits, ce qui n'est pas le but ici. Disons simplement que les aventures du Sandman oscillent généralement entre plusieurs univers : le monde réel, où Dream intervient en relation avec les rêves, les mythes, ou, de façon générale, l'imaginaire des humains; le monde du rêve, que Dream gouverne sans partage; et divers autres royaumes, comme par exemple le royaume des Enfers (gouverné par Lucifer, évidemment), celui de Faerie, ou encore les royaumes respectifs des membres de la famille de Dream.

Death

Sa famille ? Oui. Dream fait partie de la famille des Eternels (Endless, en anglais), qui compte sept frères et soeurs, chacun personnifiant un aspect de la réalité humaine : Destiny, Death, Dream, Desire, Despair, Delirium (qui autrefois s'appellait Delight). J'ai dit sept ? Ah oui, le septième est absent. Il a quitté sa famille et abandonné son royaume, 300 ans plus tôt. Il faudra attendre un peu, avant d'apprendre qui il est. Et pourquoi il est parti. (Un indice : son nom commence par "D"...)

Les différents personnages de cette famille atypique et dysfonctionnelle sont introduits progressivement (dès la fin du premier volume) et prennent rapidement une importance considérable, tissant entre eux des liens complexes et souvent contradictoires. De Destiny (l'aîné, austère et inflexible), à Delirium (la cadette, lunatique et fantasque), en passant par Desire (égocentrique et manipulatrice) et tous les autres, chacun développe une personalité riche et fascinante. Ironiquement, la plus humaine de la famille, la plus compatissante, c'est Death. Death rayonne de joie de vivre. Quand on y pense, quoi de plus logique ?

Les personnages secondaires ne sont pas négligés non plus. Ils sont nombreux et souvent récurrents. Comme par exemple Abel, qui habite à proximité du palais de Dream. C'est un homme peureux et bedonnant, qui aimerait bien que son frère, Cain, arrête de l'assassiner pour un oui ou pour un non. Un peu plus loin, vivant recluse dans une caverne, on croisera Eve. Elle vous contera la véridique histoire des trois femmes d'Adam. Il y a aussi les "employés" de Dream : Lucien le fidèle bibliothécaire, Matthew le corbeau, Mervyn "tête de citrouille", qui a souvent l'occasion de regretter son franc-parler, et à qui incombe la tâche délicate de construire les rêves commandés par son maître... Il y a aussi diverses créations de Dream, parmis lesquelles le Corinthien, son meilleur cauchemar... Et puis, dans des royaumes extérieurs au Rêve, il y a Lucifer, Baal, Odin, Thor, Bast, Loki, Ishtar et tant d'autres en provenance d'innombrables mythologies. Orphée, Obéron, Titania et puis "les Trois"... Les trois Parques, évidemment, aussi comiques qu'effrayantes (magnifique exemple de l'humour noir caractéristique de Gaiman). Sans oublier tous les "simples humains", qui ne sont jamais aussi simples qu'on l'imagine, et parmis lesquels on croisera tout de même William Shakespeare, l'empereur Auguste, Marco Polo ou encore Samuel Clemens (alias Mark Twain).

The Sandman est en fait une réécriture radicale, par Gaiman, d'un personnage peu connu issus des comics de DC. Cela explique que ses premières aventures se jouent dans un registre fantastique / horreur relativement classique, et que l'on y croise certains personnages super-héroïques issus d'autres séries du même éditeur (notamment la Justice League of America). Mais ces quelques scories liées à l'univers traditionnel des comics vont rapidement disparaître et permettre à la série de se déployer pleinement, et à Gaiman, de donner toute la mesure de son talent.

Dream

Chacun des différents volumes de la "Sandman Library" représente, soit un recueil de courts récits indépendants (des "nouvelles", pour utiliser une analogie littéraire), soit une seule histoire plus ambitieuse (un "roman"). Si ces différents récits peuvent se lire indépendamment les uns des autres, il est cependant fortement recommandé de lire l'oeuvre dans l'ordre suggéré par l'éditeur (c'est à dire l'ordre de publication). Car il est très fréquent qu'une simple allusion dans un récit se révèle le point de départ du récit suivant, ou qu'une personnage secondaire d'une histoire devienne le personnage principal de l'histoire suivante. En d'autres termes, il y a bel et bien une chronologie qui structure l'ensemble de la série, et si cette chronologie n'est pas cruciale pour apprécier chaque histoire indépendamment, elle est essentielle pour appréhender l'oeuvre dans son ensemble.

Les dessins de Sandman sont malheureusement --il faut bien l'admettre-- peu engageants : torturés, chargés de détails et souvent un peu brouillons, aux couleurs ternes ou flashy appliquées très approximativement, ils ne sont définitivement pas d'une approche facile. Non pas que ce soit réellement une faiblesse de l'oeuvre; mais un obstacle, certainement. Il faut quelque peu se forcer pour entrer dans cet univers visuel chaotique et dérangeant. Et puis au fil de la lecture, on se prend progressivement à en apprécier, malgré tout, les qualités graphiques, qui sont bien présentes et donnent à l'oeuvre une tonalité tout à fait à part. Il faut préciser également que, pour ne rien simplifier, un très grand nombre de dessinateurs différents se sont succédés pour donner vie aux délires de Gaiman. Il en résulte une assez grande disparité visuelle entre les différentes histoires, et parfois même au sein d'une seule histoire, d'un chapitre à l'autre. Cette variété de styles peut être considérée comme une richesse supplémentaire (en accord avec le coeur même de l'oeuvre : l'imaginaire sous toutes ses formes) mais elle peut également perdre le lecteur. Même si la plupart des personnages récurrents possèdent une "charte visuelle" bien définie, celle-ci laisse toujours au dessinateur une certaine liberté et le résultat peut parfois surprendre.

L'un dans l'autre --et même si j'avoue que les courts récits (les "nouvelles", heureusement minoritaires par rapport aux "romans") n'ont pas réellement suscité mon enthousiasme-- on est en droit de parler de chef-d'oeuvre. Cela faisait longtemps que je n'avais plus été autant captivé par une oeuvre de fiction. Il se dégage des récits du Sandman un authentique plaisir de raconter des histoires, dont la qualité me semble aussi rare que précieuse.

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