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The Truman Show

de Peter Weir,
USA, 1998

Première version d'un article que j'ai écrit pour la brochure du Ciné-Club de l'Université de Genève, dans le cadre d'un cycle consacré au thème de l'Utopie. Le cycle se déroulera entre octobre et décembre 2005, et la brochure n'est pas encore parue. La version finale de mon article ne devant pas excéder 6'000 caractères, elle sera sensiblement plus courte, mais restera très semblable sur le fond.

The Truman Show

Citoyen ordinaire d'une petite ville propre et sans histoires, Truman Burbank vit sa vie d'employé de bureau sans jamais réellement réfléchir au monde qui l'entoure. Jusqu'au jour où un curieux objet, une grosse lampe électrique, tombe du ciel juste devant sa maison. Avec dessus, une étiquette : Sirius (9 Canis Major). Cet événement inexplicable n'est que le prélude à une série de dysfonctionnements de plus en plus graves dans l'univers confortable de Truman, qui finira par découvrir l'incroyable vérité : sa ville n'est qu'un immense décor; les gens qu'il connaît (jusqu'à ses parents et amis) ne sont que des acteurs ou des figurants; sa vie toute entière est un spectacle télévisé permanent, suivi avec avidité par le monde entier depuis le jour de sa naissance.

Quinzième oeuvre du réalisateur Peter Weir, et premier rôle "sérieux" de Jim Carrey, Truman Show, co-écrit par Andrew Niccol (Gattaca), interroge les dérives d'un monde soumis au diktat des médias et stigmatise avant l'heure les émissions de "télé-réalité" qui font aujourd'hui fureur sur nos petits écrans. De nombreux autres niveaux de lecture sont permis, de la critique sociale au questionnement théologique ou philosophique. Mais peut-on y voir une utopie ?

Une première vision du film fait ressortir plusieurs éléments en faveur de cette approche. A commencer par Seahaven Island, bourgade artificielle, véritable ville sous cloche, entièrement issue de la vision démiurgique de Christof, le concepteur du show. Plus intéressant, les propos de Christof lui-même, qui justifie sa "création" face à la critique, dénotent une motivation digne des plus grands utopistes : "J'ai donné à Truman la chance de vivre une vie normale. C'est le monde, l'endroit dans lequel vous vivez, qui est malsain. Seahaven est le monde tel qu'il devrait être."

La dangereuse ambiguïté de la démarche utopiste n'est pas occultée. Lorsque Truman parvient à se soustraire aux caméras de Christof, la lune se transforme en projecteur géant balayant la nuit, et Seahaven révèle sa face cachée : sirènes hululantes, chiens de garde hurlants, citoyens quadrillant systématiquement la ville à la recherche du fugitif. Ce n'est qu'au prix de cette effrayante grimace que Seahaven pourra conserver son visage souriant.

Mais qu'en est-il de la société que nous décrit le film ? Pour commencer, peut-on vraiment parler de société ? Seahaven, petite ville résidentielle idéale, n'est guère qu'une coquille creuse, un simulacre. Son seul citoyen authentique est Truman --et ce dernier la quitte dès qu'il découvre sa vraie nature. Quel projet de société est-ce là ? Une utopie peut-elle exister pour un seul homme, et à l'insu de celui-ci ?

Il est possible de résoudre cette contradiction en recadrant notre analyse du film. Jusqu'ici, nous avons parlé du monde de Truman (la fiction) et du monde de Christof (la réalité), mais nous avons oublié que le film nous montre un troisième "monde" : celui des téléspectateurs. Et peut-être est-là que réside la véritable utopie.

L'une des originalités les plus frappantes du film découle du parti pris de Peter Weir, qui a choisi de nous montrer Truman essentiellement par l'intermédiaire des caméras camouflées de Christof. Nous voyons Truman à travers l'objectif d'une caméra cachée dans une poubelle, derrière un miroir ou à l'intérieur d'une voiture. Ce choix a pour conséquence de nous donner, à nous spectateurs du film, un point de vue identique à celui des spectateurs du show télévisé; mais surtout, il permet d'établir un code cinématographique tout à fait significatif. Car il existe dès lors deux types de narration visuelle dans Truman Show, correspondant grosso modo aux deux niveaux de réalité déjà évoqués.

Le monde de Christof est filmé de façon classique, pourrait-on dire, sans artifice, sans mise en abyme, sans caméras cachées (ce qui n'est pas une surprise, d'autant plus que, comme nous l'apprenons lors de son interview, Christof tient à préserver son intimité). A l'opposé, le monde de Truman est (largement) filmé par le biais de caméra cachées, qui sont censées exister dans le film. Avec une nuance importante, cependant : au fur et à mesure que Truman s'émancipe de sa vie artificielle, il est de plus en plus filmé suivant le premier mode (réalité) et de moins en moins suivant le deuxième (fiction, caméras cachées). Truman se hisse progressivement au même niveau que Christof. Bien sûr, cette une évolution est en accord avec le déroulement du film et ne surprend pas vraiment. Mais il est intéressant de noter que, d'un point de vue purement cinématographique, le monde de Truman est le seul qui évolue.

Les spectateurs, eux, sont filmés d'un point de vue bien particulier : celui, immuable, de leur poste de télévision. Symboliquement, on peut dire que ces téléspectateurs sont prisonniers de leur petit écran : on ne les voit jamais sous un autre angle. Dans l'économie du film, ils n'existent jamais indépendamment du show télévisé de Christof. Vivant leur vie par procuration, les téléspectateurs sont autant prisonniers de Seahaven que Truman lui-même. Peut-être même plus : après tout, le film ne montre jamais aucun spectateur qui se "libère" de son petit écran. A l'exception notable de Sylvia, qui quitte sa prison virtuelle en même temps que Truman quitte la sienne, aucun spectateur ne quitte sa place durant tout le film, qui se conclut d'ailleurs en nous montrant deux spectateurs (gardiens dans un parking), qui se demandent déjà ce qu'il y a sur les autres chaînes ! Le "Truman Show" est peut-être terminé, mais ce n'est pas une raison pour éteindre le poste.

On peut donc avancer l'idée que Christof "contrôle" les deux mondes : le monde de Truman et celui de ses spectateurs. Cette idée est confortée par une réplique de Christof, qui se présente à Truman comme étant "le créateur(1) d'un spectacle télévisé qui apporte de l'espoir, de la joie et de l'inspiration à des millions de spectateurs". Il apparaît dès lors clairement que le but de Christof n'est pas simplement d'assurer le bonheur de Truman, mais celui de la société dans son ensemble... Une mégalomanie qui transparaît plus encore un peu plus loin dans la même scène, quand il s'adresse à Truman (et par extension, au spectateur) : "Je te connais mieux que tu ne te connais toi-même."

Un autre aspect important du film vient appuyer cette idée. Durant la présentation du show (vers le milieu du film), on apprend que tout objet présent dans le monde de Truman est accessible à la vente pour le public. Ce commerce de produits dérivés permet de faire fonctionner le show sans coupures publicitaires, puisque celui-ci devient lui-même une gigantesque "publicité universelle". De fait, on constate que les spectateurs du show possèdent tous un ou plusieurs objets à l'effigie de Truman, ou lié au monde de Truman. Par ce biais, le monde de Truman "envahit" peu à peu le monde réel, celui des spectateurs, qui peuvent toujours plus vivre dans leur petit "Seahaven personnel"; et l'utopie de Christof se fait toujours plus réelle.

Alors, Truman Show : utopie capitaliste, utopie médiatique ? Il y a de ça, en effet. Mais plus généralement, on peut parler d'utopie virtuelle. Il n'est sans doute pas anodin de relever qu'une année après Truman Show, sortait un autre grand film centré sur le thème d'utopie virtuelle : Matrix. A une époque de désillusions, où l'on se demande si la pensée utopique peut encore exister, le film de Peter Weir vient nous montrer que, peut-être, les utopies ont trouvé une nouvelle "niche écologique", un nouveau visage : les univers virtuels nés de l'explosion de nos réseaux d'information. Et un nouveau carburant : le mal-être de toute une société, en quête, sinon d'un but, du moins d'un rôle à jouer, fut-ce par procuration...

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1 : Avec une petite pause après le mot "créateur", comme pour laisser entendre que la phrase pourrait s'arrêter là : "Je suis le Créateur." Christof commande au soleil, ne l'oublions pas.

Commentaires

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San

En parlant ciné... le début de mon petit article sur le NIFFF est en ligne Haveaniceday A ce soir ?

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hugo

salut je ss en termL avec une option histoire des arts dans le cadre de cette optoin je fai un dossier sur l utopie architectural de la ville du film the truman show un gd merci tes doc st riches et me seront d une grande aide je te reecrirai pr te donner mon e mail au cas ou il yaurai possibilite ke tu me fournisse une plus large doc sur le sujet.........mercibcp......

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lesdubitchuz

merci de nous filer un TPE tout cuit ! cet article est excellent, si, par pur hasard, vous en faites d'aussi bon sur la "société médiatique", ou si vous avez un lien à nous proposer merci de nous en faire part.

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s427

Merci pour le compliment ! Haveaniceday Mais non, désolé, je n'ai rien d'autre à vous proposer.

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victor

j'ai beaucoup apprécié ce commentaire. Je travail actuellement sur l'utopie virtuelle des jeux vidéos, qui me parait très comparable. Ou plutot leur dystopie. Je pense que dans le cas du Truman Show on peut également parler de dystopie. Comme tu l'as bien expliqué, un monde réglé selon une personne fait de cette personne un déviant de ce monde. La déviance implique un controle totalitaire. J'ai trouvé ton analyse sur la troisième réalité, celle des spéctateurs( dans mon cas des joueur), très intéressant. Je pense que l'interactivité entre les mondes virtuelles et les consommateurs de ses virtualité agit bilattéralement sur chacun de leur monde, et peut devenir un danger social........ enfin je m'emporte un peu Grin merci

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emotiko

NinjaWaaaaantYum :!: DisapointedHopemyfakesmileworksagainSlowGrinEyesonfireSnootyGrinGrin :-| :-/ SecretlaughHaveanicedayHaveaniceday

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peterpannn

Grin je dois faire 5 pages sur les 6 premieres minutes...g 12h...c partiii

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Mimo

salut a tous !!! incoyable, mais vrais qu'une personne puisse penser et réaliser ce film THE TRUMAN SHOW andrew niccol lui la fait!!! aider de peter weir pour en faire un film, je leurs tire mon chapeau a tout deux!!! comment interpréter ce chef-d'oeuvre filmatographique??? pour moi il y a deux maniere de penser : 1: super film de la téléréalité 24h/24h sur homme depuis sa naissance jusqu'a la finalité que tout le monde connait... homme prisonier de toutes connaissances extérieur que cette petite ile!!!!! 2: ou bien un homme qui fait son chemin de vie de tout les jours comme on a pu le voir dans le film heureux certe sauf de l'eau... mais cet homme n'etait-il pas protégé depuis sa naissance de tout ce qui peut arrivé sur notre planète aujourd'hui... voila pour moi les deux manieres, la question est comment Andrew Niccol (auteur) a voulu nous le faire interpréter. merci de laisser des commentaires par rapport au miens, merci a tres bientot.

                                                                    Mimo
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Aurelien

Moi ce film me fait peur ... Wut Bien qu'il m'est plu il me fait peur, en sortant du contexte je me dis que c'est inhumain de filmé un homme et de difuser sa vie sans qu'il le sache, que direz vous si ca vous arrivez? ( Ca m'arrive moi même de penser que ca m'arrive.. lol )

Portrait de foshoOooOoo
foshoOooOoo

Merci pour cet exposé tout cuit nigga' =D

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Totimotei

A peu près 5 ans plus tard... Je revois enfin le film à un âge de raison, et je tiens à vous signaler (si vous êtes toujours en vie x) ) que votre article est d'une immense qualité, chose très rare en ces temps. Je m'identifie à tout ce que vous dîtes, et j'approuve. Alors je tenais à vous dire une seule chose qui a toute son ampleur : Merci.

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