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Différents critères

Il est facile de ne pas se comprendre soi-même avec du recul... Alors vous pensez bien, comprendre les autres...

C'est une idée qui m'est passée par la tête récemment (en fait elle y trottait depuis longtemps déjà), et j'ai envie de la mettre par écrit pour mieux l'appréhender. C'est un long raisonnement, au cours duquel je vais enfoncer un grand nombre de portes ouvertes (ou entr'ouvertes)... mais au moins après ça, on sera sûr que ces portes sont bel et bien ouvertes. Secretlaugh

Les individus sont une réalité complexe et toujours changeante. En fait, n'importe quel objet réel présente une certaine complexité qui peut être source de problèmes.

Prenons par exemple le film Independence Day. Je prends cet exemple parce que quelqu'un m'a demandé récemment si j'avais aimé ce film. Apparemment cette question appellait une réponse monosyllabique (càd "oui" ou "non"), que je n'ai pas été capable de donner...

Si je devais donner une telle réponse (une réponse binaire) aujourd'hui, je dirais non. Non, je n'aime pas ce film, car le message "politique" (le mot est fort, mais bon) qu'il délivre me dérange assez fortement. Patriotisme, nationalisme, pro-américanisme... Autant de variations sur une tasse de thé qui n'est décidément pas la mienne.

Et pourtant, si l'on m'avait posé la même question ("as-tu aimé ce film ?") à l'époque de sa sortie en salle (ce qui a probablement été le cas; seulement je ne m'en souviens pas distinctement), j'aurais répondu oui. Pourquoi ? Parce que, à cet époque encore jeune et naïf, je n'étais pas du tout sensibilisé à la problématique nationaliste en question. Ca ne m'avait pas du tout dérangé --en fait, je ne m'étais même pas aperçu qu'il y avait une problématique nationaliste derrière ce film. J'avais tout simplement apprécié le spectacle, les scènes d'action, les spéchols effex, les explosions et les gros vaisseaux aliens qui sont très impressionnants.

Ce n'est que plus tard (et notamment par le biais de discussions au sujet de ce film) qu'un embryon de conscience politique commença à frémir en moi, et que j'en vins à la conclusion que non, l'idée que les Américains sauvent le monde n'est pas forcément une bonne nouvelle.

A deux époques différentes, j'ai donc donné deux réponses différentes à la même question. Bon, j'ai changé d'avis, dira-t-on; rien d'extraordinaire. Certes. Mais ce qui me semble intéressant, c'est que, à mes yeux d'aujourd'hui, ces deux réponses (oui et non) ne me paraissent pas du tout contradictoires. Simplement elles ne parlent pas de la même chose.

C'est que tout objet comprend un certain nombre de "facettes" qui peuvent toutes être qualifiés indépendamment. Par facette, j'entends "qualité", ou "caractéristique". "Tout objet", c'est à comprendre au sens large : ça peut être un individu, un oeuvre d'art ou un objet plus trivial. Même le plus con des cailloux, par exemple, a plusieurs facettes : poids, taille, forme, couleur, consistance, etc. On peut parler de chacune de ces caractéristiques (facettes) indépendamment, et en fait, si on veut communiquer des informations sur ce caillou, on est plus ou moins obligé d'isoler ces facettes et de les traiter une par une.

(Digression SF : c'est un peu comme si la communication fonctionnait comme le téléporteur de matière dans Galaxy Quest ou autre. On a l'"objet" caillou tout entier dans notre tête, mais on ne peut pas le faire passer dans la tête de quelqu'un d'autre d'un seul coup, en entier; on est obligé de le décomposer en morceaux élémentaires, puis de faire passer ces morceaux les uns après les autres dans la tête de l'autre, en espérant qu'il parvienne à les réassembler correctement pour obtenir le même objet qu'on a dans notre tête... Ce qui est vache, c'est qu'on ne peut pas être sûr que l'objet a été recomposé correctement par le destinataire. Peut-être même que celui-ci a mélangé différentes facettes, ou qu'il n'a retenu qu'un seul adjectif et l'a appliqué à toutes les facettes, c'est à dire à l'objet tout entier.)

Le problème est qu'il est très difficile (souvent impossible) d'être exhaustif dans l'énumération des "facettes" d'un objet donné. On n'est jamais sûr d'en avoir fait le tour, de ne pas en avoir oubliées. Ce n'est pas indispensable, me dira-t-on, et ce n'est généralement pas le but ni la question. D'accord. Mais il n'empêche que cela pose d'entrée de jeu une ambiguité qui peut déboucher sur d'important problèmes de communication. Car cela pose deux questions.

D'abord : lorsqu'on parle d'un objet, est-ce qu'on parle de toutes ses "facettes", ou seulement de certaines d'entre elles ? Quand on y réfléchit, la première option semble tout simplement utopique (dans de très nombreux cas concrets, en tout cas); la deuxième semble donc la seule acceptable. Mais voilà : c'est "quand on y réfléchit". Souvent, on n'y réfléchit pas; et il me semble que notre emploi du langage tend naturellement vers l'absolu, l'universel, le totalitaire. Dans une discussion "normale", on ne réfléchit pas souvent en terme de "facettes", et lorsqu'on parle d'un objet, on en parle (implicitement) dans sa totalité, comme d'une réalité simple, atomique, non décomposable.

A partir du moment où l'on se rend compte qu'on parle de certaines facettes d'un objet, et non de l'objet dans sa totalité, se pose la deuxième question, beaucoup plus concrète : comment savoir de quelles facettes on parle, et de quelles facettes on ne parle pas ? Comment savoir de quelles facettes notre interlocuteur parle ou ne parle pas ? Bien sûr, posé en ces termes, ce problème ne semble pas bien redoutable (il suffit d'être plus précis lorsqu'on communique, ou de poser la question, et c'est réglé); mais (encore une fois) le vrai problème vient justement du fait que, bien souvent, on ne se pose pas la question en ces termes.

Après tout, un bon nombre de ces facettes sont de simples vues de l'esprit, des construction sémantiques, des catégories du langage, des outils de l'intellect. Par conséquent le nombre de ces facettes n'a d'autres limites que celles de l'intelligence de chaque individu. Et c'est bien là le problème : l'intelligence de chaque individu n'est jamais la même partout. Elle varie suivant les individus, et pour un individu, varie suivant les sujets, suivant l'humeur, etc.[1] Bref, l'anarchie. En fin de compte, on pourrait formuler la chose ainsi : plus on s'intéresse à un objet, plus on s'en rapproche, et plus on lui découvre un nombre important de facettes (ce qui, bien souvent, donne envie de s'en rapprocher encore plus).

Voilà pourquoi ce qui nous intéresse nous paraît toujours plus intéressant que ce qui ne nous intéresse pas. Essayez de sortir cette phrase lors d'un souper, et vous êtes sûr de passer pour un parfait demeuré. N'empêche que c'est vrai. Ca a l'air d'une tautologie (et c'en est peut-être une), mais ça veut aussi dire qu'un objet n'est pas intéressant en soi, mais que cet intérêt est fonction du regard qu'on porte à l'objet. Nous rendons les choses intéressantes, en nous y intéressant. L'intérêt (comme la beauté et d'autres jugements du même ordre) n'est pas une donnée objective et mesurable qui ferait partie de l'objet; ce n'est pas non plus un pur fruit de l'imagination du sujet (ce n'est pas uniquement dans le regard, comme on dit); c'est entre les deux : c'est une relation qui s'établit de façon dynamique entre "moi" et la chose qui m'intéresse.

Je suis en train de me demander si tout ce raisonnement ne revient pas à dire, de façon alambiquée, des choses formidablement évidentes, simples et connues... Dans le doute, je continue nénmoins.

Pour en revenir à Independence Day, c'est un film qui, comme tout objet, possède un nombre de facettes tout à fait respectable. Si on reste à bonne distance, on en voit peu : au hasard, la "forme" et le "fond" (ce bon vieux dualisme qui nous fait bien chier depuis Platon et peut-être même avant). Si on s'en rapproche, on voit d'autres facettes : le scénario, la musique, la photographie, les SFX, les acteurs... Chacun de ces aspects peut être caractérisé indépendamment des autres. La musique peut être géniale, tandis que le scénario est nul : les deux n'ont aucun lien, mais font néanmoins partie du même "objet" (le film). Et si on continue de se rapprocher, non seulement on découvre d'autres facettes, mais on s'aperçoit que les facettes qu'on a découvert ont à leur tour des facettes. Des "sous-facettes", si on veut; comme des poupées russes. Ainsi, dans la facette "scénario", on commence à faire la distinction entre la caractérisation des personnages, la trame de base, les dialogues... De même, chaque personnage constitue une facette du scénario et comprend lui-même un certain nombre de facettes (physique, psychologie, données sociales... d'autant plus qu'un personnage de scénario peut évoluer dans le temps, ce qui rajoute un niveau de complexité...)... Et ainsi de suite. C'est comme plonger dans une image fractale, pour découvrir toujours plus et toujours plus de détails à chaque agrandissement de l'image...

Bref. On comprend maintenant que si j'ai pu donner deux réponses différentes à la question "aimes-tu Independence Day ?", c'est parce que, lorsque j'y ai répondu, je ne regardais pas les mêmes facettes.

Mais ce qui est valable pour moi face à moi (à deux époques différentes) fonctionne de façon identique pour moi face à quelqu'un d'autre (à la même époque ou non).

 

[1] J'utilise le mot intelligence dans un sens large et plutôt étymologique (faculté d'appréhender un problème). Il n'est absolument pas question, pour moi, de commencer à hiérarchiser les individus suivant leur QI ou autre notion des plus fumeuses, et encore moins de dire que certaines individus sont "plus intelligents" que d'autres. Je dis que l'intelligence n'est pas la même chez tout le monde, dans le sens où la façon de penser, de poser un problème, n'est pas la même chez tout le monde. J'aurais peut-être plutôt dû utiliser le mot "sensibilité", qui me semble moins prêter à controverse. Deux sensibilités peuvent être différentes sans pour autant que l'une soit "supérieure" (qualitativement) à l'autre : l'approche des problèmes n'est pas la même, on se focalise sur des questions différentes, on perçoit les choses différemment, etc. A aime le rouge, B préfère le bleu. Il n'y a pas de gagnant ou de perdant, pas de vrai ou de faux, juste deux sensibilités différentes. C'est cette notion de différence que j'évoque.

Commentaires

Portrait de sarkozy
sarkozy

en fait elle y trottait depuis longtemps deja -> j'ai du mal à saisir là ! Haveaniceday

Portrait de s427
s427

Ho ça remonte à loin... Haveaniceday

En fait c'est un détail, c'était juste pour dire que ce n'était pas une idée que je venais d'avoir, mais au contraire une idée qui avait fermenté un long moment avant d'être couchée par écrit.

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